La Guinée est un pays immense et magnifique, aussi bien par la générosité de sa nature que par les espoirs qu’elle nourrit depuis des décennies. Une terre bénie, presque promise, mais constamment éprouvée par ses propres contradictions. Ici, la beauté du paysage contraste douloureusement avec les failles humaines, et la richesse du potentiel national se heurte à la fragilité morale et institutionnelle.
Dans ce pays, ce que l’on espère tarde à venir, et ce que l’on redoute finit presque toujours par arriver. Le bonheur individuel y reste précaire, tout comme la paix collective. Le mal commun devient un tourment personnel, et le destin de chacun demeure suspendu à l’hypothèque du sort national. Nul ne peut s’épanouir durablement lorsque la confusion morale et le désordre politique s’installent comme mode de gouvernance.
À peine le gouvernement contraint à la démission que le spectacle recommence. Ceux qui occupaient hier les devants de la scène hésitent à se retirer, comme si quitter une fonction équivalait à disparaître de la République. Pourtant, l’histoire récente montre que pour que certains accèdent aux affaires, d’autres ont toujours dû céder la place. Mais la leçon semble ne jamais être retenue.
Tous les regards convergent alors vers un seul homme, détenteur ultime du pouvoir de décision, arbitre du présent et de l’avenir. Autour de lui gravitent anciens ministres, aspirants au pouvoir, fidèles de circonstance et nouveaux prétendants. Tous se disent prêts, disponibles, loyaux, engagés à « accompagner » et à « soutenir » le chef, au nom de la République et de l’intérêt général.
Sortants et impétrants rivalisent d’ardeur dans les serments de fidélité et d’ingéniosité dans les démonstrations de loyauté. On remercie pour être reconduit, on flatte pour obtenir mieux, on s’aligne pour accéder à une position enviée. Dans cet univers, les courtisans sont souvent mieux récompensés que ceux qui conservent des scrupules ou osent fixer des limites. Le pouvoir préfère ceux qui rassurent à ceux qui dérangent.
Pourtant, le communiqué officiel l’a rappelé : servir l’État est un honneur, mais un honneur rare et temporaire. Ce n’est ni un droit acquis ni une carrière sans fin. Si servir avait réellement le poids de la responsabilité et du sacrifice que chacun invoque, on ne se bousculerait pas pour rester sous le drapeau, ni ne cultiverait la nostalgie de fonctions perdues. Bien souvent, ce qui est regretté n’est pas la mission, mais les privilèges brutalement interrompus.
Il ne faut pas confondre ambitions personnelles et service public. L’amour de la patrie se démontre parfois mieux loin des ors du pouvoir, sur des terrains de sacrifices réels, que sous le manteau ministériel. Les hautes sphères de l’État laissent peu de place à l’engagement patriotique authentique lorsqu’elles deviennent des espaces de jouissance plutôt que d’épreuve.
L’exercice du pouvoir devrait être une épreuve de feu, une aventure risquée, empreinte de crainte et d’humilité. Mais en Guinée, il est trop souvent perçu comme une récompense ou une rente. L’histoire politique récente en est la preuve.
La page Bah Oury s’inscrit dans cette continuité. Sa mission de Premier ministre, large et transversale, est désormais close. L’homme est renvoyé à son terrain d’origine : le combat politique, les joutes électorales, la conquête et la conservation du pouvoir par d’autres moyens. Reste à savoir s’il saura transformer l’expérience de l’État en capital politique durable.
Le pouvoir, en Guinée comme ailleurs, ne se partage pas sans heurts. Il n’a pas d’amis durables, seulement des intérêts mouvants. Ceux qui montent dans le train à une station ne sont pas assurés d’atteindre le terminus. À chaque étape, certains descendent, d’autres changent de wagon.
C’est peut-être la seule constante de notre vie politique : le pouvoir passe, les ambitions demeurent, et la République attend toujours que le service de l’État redevienne un devoir, et non une obsession.
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